Transition écologique : les métiers verts sont plus pénibles que les autres


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Comme l’a dit en préambule son directeur, Michel Houdebine, la Dares veut continuer à creuser le sillon des études ouvert avec le rapport de Pisany-Ferry de mai 2023 sur les effets sur le marché du travail de la transition écologique. C’était l’objet d’un colloque organisé le 3 décembre, à Paris. Que peut-on dire des effets qu’aura la transition de l’économie vers une neutralité carbone en 2050 sur l’emploi et les métiers ? 

François Fontaine, économiste du travail, explique ainsi qu’une hausse de 1 % du prix de l’énergie a entraîné, ces vingt dernières années, un recul de 0,3 % du nombre d’emplois salariés et une baisse du nombre total d’heures travaillées. De la même façon, une augmentation de 100 euros de la tonne de CO2 aurait pour effet de diminuer l’emploi total salarié de “seulement” 1,5 %.

Attention, dit toutefois Anne Epaulard, directrice du département économie et environnement de l’Office français des conjonctures économiques (OFCE) : “On peut évaluer à 0,3 point la perte de croissance subie pendant la phase de transition écologique (..) Mais si nous voulons atteindre la neutralité carbone, ce n’est pas 100 euros qu’il faut mettre pour revaloriser le coût carbone, c’est un prix fictif de l’ordre de 280 euros/tonne en 2023, puis 560 euros en 2040 et 860 euros en 2050. Et avec ces chiffres, les changements de sectorisation de l’emploi seraient considérables”. 

Certains secteurs et territoires davantage touchés 

Cette idée d’une “réallocation” importante des emplois que va entraîner nécessairement la transition écologique, tous les intervenants la partagent. “Actuellement, le marché de l’emploi connaît un taux de réallocation d’environ 20 % par an et la transition écologique pourrait en représenter au moins un cinquième”, estime François Fontaine.

Autrement dit, même si le bilan total de l’emploi n’est guère impacté, en revanche, certains secteurs et métiers seront très touchés, avec des “frictions” possibles voire probables. 

Ces mutations concerneront d’abord les secteurs à forte émission de CO2, comme l’industrie et les transports, et donc plus particulièrement les territoires où ces activités sont très présentes. “Ces secteurs représentent 70 à 80 % des émissions de gaz à effet de serre, mais seulement 7 % de l’emploi total”, explique Alexander Hijzen, économiste senior à l’OCDE.

Pour autant, cette perspective nécessite à ses yeux une forte mobilisation des pouvoirs publics. Notamment parce que la perte des revenus qu’on peut estimer chez un travailleur qui perd son emploi semble plus importante dans les secteurs à forte émission que dans les autres : “Six ans après un licenciement, un travailleur d’une entreprise à forte émission aurait toujours des revenus 20 % moins importants qu’avant”. Mais aussi parce que le chantier de la transition n’est pas facile à aborder : “C’est très compliqué pour une entreprise de changer son mix energétique et d’en évaluer les conséquences. Il faut donc un accompagnement public qui cible les secteurs et les établissements les plus concernés”, juge François Fontaine.

A ce point noir se surexpose un autre élément peu rassurant, voire “déprimant” selon les mots d’Anne Epaulard : il faut du temps, beaucoup de temps, aux territoires touchés par des suppressions d’emplois pour refaire surface, et ils ne résorbent souvent pas l’écart avec les territoires mieux lotis. “L’emploi salarié des zones ayant connu des pertes d’emplois supérieures à 3 % pendant la crise économique de 2008 et 2009 reste aujourd’hui inférieur au niveau de 2009”, détaille-t-elle en ajoutant : “Une fois les licenciements industriels passés, vient le tour des services et des commerces à être en difficulté”. 

Les métiers verts ne sont pas si vertueux

Un troisième élément, et non des moindres, complète le versant sombre de la transition écologique. On présente habituellement comme vertueux les emplois de l’économie verte. Ils seraient “responsables”, iraient dans le sens d’une bonne croissance et leurs conditions de travail seraient meilleures.

Mais la synthèse de ses travaux qu’a présenté, mardi, Nathalie Havet, professeur à l’Ecole nationale des travaux publics, ne va pas du tout dans ce sens !

Pour son étude publiée en 2021, elle s’est basée sur la typologie des emplois verts dressé par l’observatoire national de la transition écologique en distinguant les métiers à finalité environnementale (gestion de l’eau et des déchets, énergie) des métiers dits “verdissants” (transport, tourisme, architecture, isolation thermique, etc.). Le tout représente tout de même 15 % de l’emploi total. 

Premier constat : les salariés de l’économie verte sont davantage exposés que les autres aux facteurs de pénibilité comme les contraintes physiques (postures, vibration, bruit) et chimiques (produits cancérogènes) comme on le voit dans le tableau ci-dessous.

 

Comment expliquer cette différence ? Par la présence plus importante d’hommes et d’ouvriers qualifiés dans ces métiers, mais aussi parce que ces salariés ont moins bénéficié que les autres de l’amélioration des conditions de travail enregistrée entre les enquêtes Sumer de 2010 et 2017, répond l’auteure.

“Les plus inquiétant a trait aux cancers  : alors que la réglementation a fait baisser ce risque dans la population salarié, on constate une augmentation dans l’économie verte, où par ailleurs le travail de nuité et le travail posté ont tendance à progresser”, souligne Nathalie Havet. Pour cette dernière, ce secteur et ces métiers sont encore trop nouveaux pour bénéficier des politiques de prévention des autres activités, et il faut donc s’interroger sur “de nouvelles méthodes de prévention” et “une nouvelle stratégie” pour faire faisser les expositions constatées. 

Terminons toutefois par une note optimiste. En travaillant sur les offres d’emplois proposées par les employeurs en France autour de quelques métiers et de leurs composantes écologiques (isolation thermique pour les façadiers, par exemple), Yannis Bouachera, un statisticien de la Dares, a montré que les salaires proposés étaient plus élevés dès lors que les offres évoquaient des compétences environnementales précises, comme par exemple la capacité à réparer des véhicules électriques (+8,4 % de salaire). Cerise sur le gateau, les offres “écolos” concernent davantage des CDI…

 

 

 

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Bernard Domergue
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Rassurantes ou inquiétantes, les premières analyses sur les effets sur le marché de l’emploi de la transition écologique en vue de la neutralité carbone en 2050 ? Les deux ! Voici pourquoi.
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Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH