“Nous attendons des discussions autour des conditions de travail au mois de mars une impulsion qui permette d’avancer plus vite et plus fort”, résume le 21 janvier François Cochet, président de la Fédération des intervenants des risques psychosociaux (Firps), lors d’une conférence de presse en ligne. Réunissant 19 cabinets en prévention des risques psychosociaux (RPS), l’association confirme, par la voix de son trésorier, Camy Puech, que la santé mentale, érigée par Michel Barnier en grande cause nationale pour 2025, reste d’actualité sous le gouvernement Bayrou. Elle se traduirait surtout par des “financements de campagnes de prévention pour la santé mentale”.
“La raison est double, explique le fondateur et CEO de Qualisocial. C’était déjà planifié et tous les ministères se sont lancés. Surtout, il y a un enjeu de société pour les organisations publiques et privées d’avoir des salariés en bonne santé mentale pour faire face aux difficultés”. Enumérant tour à tour les traces de la pandémie avec le télétravail, la “crise politique qui influence toute l’économie”, les restructurations qui se multiplient, la transition technologique “très forte avec l’IA” et la transition écologique, Camy Puech annonce une “année 2025 charnière pour la santé mentale”.
Et les difficultés seront aussi économiques. “Globalement, à grosses mailles, les coûts des troubles psychiques pour la société et l’économie française sont estimés en fonction des études entre 100 et 300 milliards d’euros par an, soit entre 4 et près de 10 % du PIB français, alerte Camy Puech. 10 % de la valeur ajoutée créée est donc perdue à cause d’une mauvaise santé mentale”. Au travail, 32 % des arrêts de longue durée et 15 % des arrêts de courte durée sont liés à des troubles psychiques, selon le baromètre 2023 sur l’absentéisme de Malakoff Humanis.
En sa qualité d’”observatoire empirique”, la Firps appelle d’abord à une production de statistiques fiables. “Il y a une difficulté à avoir en France des indicateurs indiscutables sur les questions de santé mentale”, déplore François Cochet. Pour qui manquent à l’appel “beaucoup d’indicateurs qui permettraient d’y voir plus clair et d’engager plus précisément des politiques de prévention”. “La sécurité sociale [la Caisse nationale d’assurance maladie] ne produit pas de chiffres alors qu’elle en a la capacité sur le burnout et l’absentéisme, regrette-il. Nous avons des chiffres mais avec beaucoup de décalage dans le temps, ce qui ne favorise pas la prise de conscience globale”. Rien qu’en 2024, les membres de la Firps ont recensé 1 800 cas de burnout diagnostiqués (ou en voie de l’être) et plus de 600 risques suicidaires via leur lignes d’écoute. L’association propose d’affiner les tendances grâces à une collecte de données annuelle.
Pour autant, les indicateurs ne font pas tout, notamment au niveau de l’entreprise. “L’absentéisme ou le présentéisme ne sont pas en soi un révélateur de santé mentale”, prévient Isabelle Tarty, vice-présidente de la Firps et docteure en sociologie du travail au sein de l’Institut d’accompagnement psychologique et ressources (IAPR). “Une mesure isolée en matière de prévention RPS aura peu d’effet, peu de sens, poursuit-elle. Mettre un numéro vert d’accompagnement tout seul sans un accompagnement ou une sensibilisation sur le sujet aura peu d’impact. Un numéro vert mis en place seulement au moment d’une restructuration peut même avoir un effet anxiogène”.
“Ne tombons pas dans le piège du quantitatif”, abonde l’administrateur de la Firps Jean-Christophe Villette. Même s’il existe “moult indicateurs”, le directeur associé du cabinet Ekilibre Conseil appelle à “s’intéresser à l’activité réelle du travail” et à “réhabiliter les démarches qualitatives pour s’intéresser aux déterminants sur-mesure de l’organisation”. Et éviter le “window dressing” (habiller le bilan en améliorant sa présentation), selon l’expression de Camy Puech. “Nous accompagnons des entreprises qui d’un côté, ont parmi les meilleurs résultats dans leur baromètre social en termes de satisfaction au travail, et qui de l’autre, connaissent la plus forte dégradation de leur absentéisme et d’autres indicateurs liés à l’accidentologie au travail”, révèle Jean-Christophe Villette, qui souligne que “plus une entreprise a d’absences, moins elle donne la parole aux personnes absentes”.
Ainsi, la Firps plaide pour la mise en place d’une “approche globale” de la prévention des RPS au travail. Impulsée par l’Etat. “Une des attentes que l’on peut avoir du gouvernement est de faciliter la complémentarité et les échanges entre les différentes instances et organisations qui contribuent à produire de l’information”, défend par exemple Jean-Christophe Villette. Quand François Cochet imagine “de nouveaux dispositifs” concernant le retour à l’emploi. “Il y a des dispositions de la dernière législation en santé au travail qui ont été modestement travaillées, comme celles sur le retour en emploi, critique-t-il. Après un arrêt de travail long, dans les cas de burn-out, le retour en emploi est un sujet très délicat sur lesquels nos cabinets sommes très souvent sollicités. L’entreprise peut difficilement s’adresser à son salarié en arrêt de travail”.
Si le salarié doit être protégé, concède-t-il, le président de la Firps propose de “faire intervenir des tiers [comme ses cabinets] pour reconstruire la relation au travail entre le salarié qui doit travailler sur lui-même, l’entreprise qui doit comprendre ses difficultés et faire son plan de prévention, et l’équipe de travail qui doit accueillir la personne”. Notamment parce que “le rôle d’intermédiaire des médecins du travail, de moins en moins nombreux, dans le cadre des visites de reprise, n’est pas suffisant”, tacle-t-il.
Une autre mesure avancée par Camy Puech serait de faciliter l’accès des entreprises, notamment des TPE et PME, à des “programmes complets de prévention des RPS”. “C’est au gouvernement de faciliter la mise en œuvre des mesures de prévention en santé mentale par leur co-financement”, estime le fondateur et CEO de Qualisocial. Sur le modèle des incitations mises en place pour la transition écologique, un défi “long-terme”, Camy Puech invite à imaginer un “accès facilité à l’endettement” et un crédit d’impôt pouvant être financé par les excédents de la branche AT/MP. “Les TPE/PME sont aujourd’hui freinées financièrement pour prendre soin de la santé mentale de leurs collaborateurs”, pointe-il.
Lesquelles réparent au lieu de prévenir. “On observe dans les TPE/PME que l’on accompagne un déséquilibre entre l’augmentation du budget de financement de conseils juridiques pour se défendre des contentieux et la diminution de l’investissement dans la prévention”, témoigne Jean-Christophe Villette, qui plaide pour “une meilleure prévention, compréhension et capacité à gérer ces sujets plutôt que s’enkyster par réflexe dans un renforcement de la défense […] qui n’aide pas à comprendre et aborder les dynamiques organisationnelles, culturelles et managériales”.
La Firps appelle enfin à une libération de la parole. “Nous espérons que cette année soit l’occasion de briser le tabou de la santé mentale en France, peut-être plus fort qu’ailleurs, et de faciliter le plus possible l’accès à la prise en charge”, espère Christian Mainguy, secrétaire général de la fédération et consultant global senior au sein du cabinet Workplace Options. Une parole qui se libérera grâce à la confiance. “Aucun dispositif de prévention ne fonctionne sans s’impliquer dans la confiance, souligne Jean-Christophe Villette. Si le salarié n’a pas confiance en vous pour répondre à une évaluation de votre organisation ou participer à un entretien, ça ne marchera pas. Lorsque vous êtes dans une situation de mal-être, sans confiance, vous ne vous confiez pas, parce que vous avez peur que cela puisse se retourner contre vous”.
Une libération de la parole et une confiance urgentes. “Le harcèlement est une lame de fond qui va continuer à augmenter pendant un certain temps”, prévient par exemple François Cochet. “On constate des relations au travail plus tendues qu’avant, confirme Brigitte Vaudolon administratrice de la Firps. Cela s’exprime par des plaintes de harcèlement mais aussi des conflits dans les équipes et des problèmes de communication”. La directrice générale de Pulso France note une accélération de la dégradation de la santé mentale des salariés depuis la pandémie, dont un “brouillage entre les problématiques personnelles et professionnelles”. “On voit que l’absentéisme des femmes et des managers a augmenté, tout comme celui des aidants”, souffle-t-elle.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH