“Un jeu de dupes”. Le président de l’Union des entreprises de proximité (U2P), Michel Picon, a annoncé hier qu’il quittait définitivement le cycle de négociations censé se dérouler au moins jusqu’à la fin du mois de mai. La plus petite organisation patronale, qui forme aux côtés de la CPME et du Medef, la délégation patronale, considère qu’il n’est pas “sérieux” dans le “contexte de déficits structurels et de projections alarmantes d’imaginer un retour de l’âge de départ à la retraite à 62 ans”, une position défendue par la gauche et les organisations syndicales, notamment la CGT. Ce recul serait même “suicidaire”. L’U2P préfère donc “quitter le match”.
L’organisation patronale estime que “toucher à la borne d’âge de 64 ans, clef de voûte de l’équilibre économique du système”, est de nature à mettre en péril le régime des retraites. A ses yeux, des “mesures drastiques” doivent être prises pour aller “au-delà de 64 ans”.
Cette décision couvait déjà depuis quelques temps. Mais elle a été prise, dimanche, non pas après l’intervention de François Bayrou, qui a écarté tout retour de l’âge de départ à 62 ans, mais à l’issue des déclarations des groupes politiques de l’opposition, le RN, le Parti socialiste et de LFI. “Ce qui m’a alerté ce n’est pas de dire que le gouvernement s’immisce dans les discussions mais les autres réactions. Je me suis dit que l’on allait se faire plumer”.
L’U2P craint, en effet, que les discussions des organisations syndicales voire des partis politiques de gauche, lors d’un débat parlementaire, ne débouchent sur des dispositions préjudiciables pour les petites entreprises comme, par exemple une suppression des allègements de charges sociales, jugés par certains comme des “cadeaux” accordés aux entreprises. Avec le risque que les petites entreprises “paient l’addition”. “Ce n’est pas acceptable”, a martelé Michel Picon qui rappelle que le coût du travail français est l’un des plus élevés des pays de l’OCDE.
Ce coup d’éclat confirme la difficulté de l’exercice, voulu par le chef du gouvernement, François Bayrou. Le sujet est hautement inflammable tant les positions sont antagonistes. FO avait claqué la porte dès le premier jour, disant ne pas vouloir “participer à une mascarade” dont le but serait d’allonger la durée du travail. La CGT, qui doit interroger ses instances, sur l’attitude à adopter, devrait s’exprimer d’ici à la fin de semaine.
Le courrier de François Bayrou, du 14 mars, adressé à sa secrétaire générale, Sophie Binet, qui lui demandait de clarifier l’objectif des concertations, sera-t-il de nature à faire changer d’avis la confédération de Montreuil ?
Le Premier ministre insiste ici sur la nécessité d’ “assurer la soutenabilité financière” de notre système. A ce titre, “il me semble indispensable de tracer un chemin de retour vers l’équilibre à cet horizon, le seul compatible avec la trajectoire de redressement de nos comptes publics pour retrouver notre souveraineté”.
De source patronale, le Medef hésite également à rester à la table des négociations. Patrick Martin, le président du Medef, se disait d’ailleurs, dans un entretien accordé au Monde, le 27 février, “très pessimiste sur l’issue des négociations”.
La ministre du travail, Astrid Panosyan-Bouvet, a tenté d’atténuer ce manque d’entrain, en affirmant, au micro de RTL hier, qu’il était “essentiel que ces discussions aillent jusqu’à leur terme”. “Je pense qu’il faut continuer à faire le pari de l’intelligence collective”.
L’U2P ne compte pas pour autant se retirer du jeu. L’organisation a annoncé qu’elle ferait des propositions au cours de la première quinzaine d’avril. Elle compte, tout d’abord, mettre en avant la nécessité de trouver de nouvelles recettes financières ; les cotisations salariales et patronales ne suffisant plus à financer, à elles seules, le système. D’où la recherche d’autres sources de revenus pour les caisses de retraite. Par exemple, le transfert d’une partie du coût de la protection sociale vers la fiscalité, la CSG, de la TVA sociale voire la “flat tax”, un prélèvement qui s’applique aux revenus de l’épargne et du capital. Parallèlement, l’organisation milite pour un transfert des charges qui n’ont pas de lien direct avec le travail (comme la famille, la maladie et l’autonomie).
“Si on baissait de 10 points les cotisations sociales, c’est 200 euros qui pourraient être utilisés pour revaloriser le salaire”.
Surtout, l’U2P préconise également d’introduire une dose de capitalisation dans le système actuel, dans le but de garantir le financement du système dont la “mécanique s’est grippée”.
Reste que l’U2P pourrait, en quittant le “conclave”, se priver de l’opportunité de peser dans le débat concernant les carrières longues et l’usure professionnelle. Car l’U2P en est convaincue : “il faudra néanmoins permettre un départ anticipé pour toutes les personnes exposées à une forme d’usure professionnelle et bénéficiant d’une espérance de vie plus faible au moment de leur départ”. Elle s’est d’ailleurs déclarée en porte-à-faux avec le Medef, qui s’était prononcé par la voix de Diane Milleron-Deperrois, cheffe de file de la négociation, pour un durcissement des conditions d’accès au dispositif carrières longues, arguant que le dispositif s’éloignait de sa “cible initiale” ; 22 % des départs à la retraite se faisant actuellement dans le cadre de ce mécanisme.
“Nous ne souhaitons pas remettre en cause le système, mais valoriser les carrières longues et les accompagner au mieux”, indique Michel Picon qui a précisé qu’aucune concertation n’avait eu lieu avec les autres organisations patronales, en amont des pourparlers.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’U2P fait cavalier seul. Après l’échec des négociations sur le pacte de la vie au travail, en avril dernier, l’organisation patronale avait créé la surprise en décidant de renouer directement le dialogue avec les organisations syndicales pour débattre du compte épargne-temps universel et des reconversions professionnelles. Ces négociations avaient abouti à deux accords, sans l’aval du Medef et de la CPME.
En cas d’échec des négociations, le Premier ministre a prévenu : c’est la réforme actuelle qui continuera de s’appliquer.
Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH