Dans un contexte de révolution numérique et de développement fulgurant de l’intelligence artificielle (IA), l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) publie un rapport sur la “Participation et représentation des travailleurs : l’incidence des systèmes de gestion des travailleurs fondés sur l’IA sur la prévention des risques”.
La gestion des travailleurs par l’IA (GTIA), ou en anglais “artificial intelligence based worker management” (AIWM), consiste en un recueil des données, souvent en temps réel, sur l’espace de travail, les travailleurs, les tâches qu’ils réalisent et les outils numériques qu’ils utilisent dans leur travail. Ces données sont ensuite insérées dans un modèle basé sur l’IA qui va prendre des décisions automatisées ou semi-automatisées et qui communique des informations aux décideurs sur des sujets liés à la gestion des travailleurs.
Selon l’enquête de l’EU-OSHA menée au printemps 2022 sur le pouls de la SST dans l’Union européenne des 27, les travailleurs pensent que les technologies digitales sont utilisées par leurs organisations pour déterminer la vitesse de travail (52 %), augmenter la surveillance (37 %), attribuer des tâches, des temps de travail ou des équipes (30 %), faire évaluer la performance par des tiers (27 %), superviser le travail et le comportement (25 %) et surveiller les signes vitaux (7 %).
La GTIA est aujourd’hui surtout présente dans les grandes entreprises ou les grands groupes et s’applique majoritairement à des emplois manuels ou nécessitant des tâches répétitives, d’après l’EU-OSHA.
Le recours à la GTIA reste relativement faible mais est en croissance dans l’UE des 27 ces dernières années souligne le rapport. Le nombre de logiciels de surveillance des travailleurs a bondi avec l’épidémie de Covid-19, tout comme le nombre de brevets attribués à des technologies de GTIA. Cela pose des questions sur les impacts de la GTIA sur la santé sécurité au travail (SST). A travers son étude, l’EU-OSHA identifie plusieurs facteurs de risques psychosociaux (RPS) liés à la GTIA, notamment :
- une surveillance accrue des travailleurs et de leurs performances ;
- une diminution du contrôle du travail par les travailleurs ;
- une réduction de l’autonomie des travailleurs ;
- des schémas et des horaires de travail imprévisibles ;
- une augmentation de l’intensité et de la rapidité du travail ;
- une injustice et un manque d’équité perçus par les travailleurs.
L’ensemble peut conduire à des niveaux de stress élevés, un isolement social et des frontières mal définies entre vie professionnelles et vie privée. Et la GTIA qui sert à contrôler et à évaluer les performances est souvent à l’origine d’une certaine pression.
En outre, la GTIA peut entraîner des problématiques en matière de respect du règlement général sur la protection des données (RGPD). Il est important pour les employeurs de tenir compte de ce point et de minimiser les données collectées sur les travailleurs.
L’EU-OSHA note cependant des effets positifs possibles de la GTIA comme l’amélioration de la conception des emplois ou l’optimisation de la répartition des tâches. Elle peut être utile pour la prévention de l’épuisement professionnel (burn out) en programmant des pauses ou en ajustant les charges de travail selon des indicateurs propres aux travailleurs.
Selon l’Agence, lorsque la GTIA est correctement utilisée, elle peut atténuer certains risques et aider les managers et préventeurs dans la détection et la gestion des RPS.
D’après l’EU-OSHA, les RPS liés à la GTIA sont variables selon le type d’entreprise, le secteur d’activité et le contexte institutionnel et organisationnel dans lequel la GTIA s’applique.
Des études ont déjà été menées pour les travailleurs des plateformes numériques mais d’autres seront à réaliser prochainement pour mieux identifier les risques sectoriels associés à la GTIA.
► Le rapport de l’EU-OSHA propose des cas d’étude de la gouvernance des RPS dans un contexte de management algorithmique au sein d’une entreprise minière en Suède, d’une entreprise manufacturière au Danemark et d’un fournisseur de services de livraison de repas à domicile en Espagne.
La “démocratie industrielle” et les syndicats et représentants du personnel font souvent face à des difficultés dans le dialogue social en matière de GTAI : opacité de la technologie, déséquilibre entre les pouvoirs des employeurs et des travailleurs en fonction des secteurs, etc.
Pour atténuer les RPS qui découlent de la GTIA, l’EU-OSHA suggère de mettre en place des structures de participation des travailleurs afin d’identifier, d’évaluer et de prévenir ces risques. Cela passe par des structures de représentation des travailleurs sur le lieu de travail, du dialogue social et de la négociation collective. L’objectif est de trouver des solutions communes et de réglementer l’utilisation des technologies de GTIA en toute transparence.
Une sensibilisation accrue des travailleurs aux effets de la GTIA sur la santé mentale fait aussi partie des solutions qui peuvent être retenues par les représentants du personnel associés à la direction. Ils sont également garants de l’égalité d’accès à l’information et de la préservation du contrôle du travail et de l’autonomie des travailleurs.
Enfin, les représentants des travailleurs doivent s’assurer que le cadre règlementaire de l’UE applicable à la GTIA est bien respecté par l’entreprise : directive cadre de l’UE sur la SST, directives “filles” spécifiques, AI Act, RGPD, directive sur les plateformes numériques de travail, etc. Sur ce sujet, l’analyse de l’EU-OSHA détaille deux études de cas réglementaires : l’adaptation des structures de participation des travailleurs en Allemagne et un guide pratique sur la gestion algorithmique en Espagne.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH