Pour la Cour des comptes, les effets de l’IA sur l’emploi et les compétences doivent être mieux anticipés


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C’est d’abord un satisfecit très appuyé qu’adresse la Cour des comptes, dans son rapport sur la stratégie nationale pour l’IA (SNIA) publié mercredi 19 novembre 2025, à l’égard du gouvernement au sujet des progrès français en matière d’intelligence artificielle (IA). “La France n’a pas raté la marche de l’IA comme elle l’avait fait pour internet”, se réjouit Pierre Moscovici. 

Le classement de notre pays, remonté du 11e au 5e rang du Global AI Index (1), en atteste, tout comme le nombre de start ups (1 000 dont 16 valorisées à plus d’un milliard de dollars) et de chercheurs (4 000) dans ce domaine. La France est aussi le premier pays européen en nombre de projets d’investissement étranger dans l’IA et le premier hébergeur européen de centres de recherche et de décision de grands leaders mondiaux de l’IA.

Cependant, la Cour des comptes plaide pour une politique d’ensemble plus cohérente. Elle recommande que le pilotage de cette politique IA soit confié à un secrétariat général au sein du gouvernement. Un secrétariat doté d’un budget et de moyens, une proposition qui aurait été accueillie favorablement par le Premier ministre. “Les cinq prochaines années seront décisives”, assure le président de la Cour des comptes.

Dans son rapport, l’institution vise notamment les enjeux en matière d’emplois et de compétence. 

De 1,2 à 1,7 million de mobilités professionnelles prévues d’ici 2030

Le déploiement de l’IA aura un impact sur l’emploi et les compétences, nul n’en doute. Mais jusqu’à quel niveau, avec quelle ampleur ? Il sera très important, répond l’institution en citant l’exemple des Etats-Unis. L’emploi des jeunes de 22 à 25 ans aurait déjà baissé de 8 % à 13 % aux USA depuis 2022 du fait de l’IA. Sans parler du scénario noir pour l’emploi programmé par Amazon (lire en fin d’article).

Et en France ? La Cour des comptes reprend ici les chiffres d’une étude de l’Institut de l’entreprise et du cabinet McKinsey (lire en pièce jointe). Datant de janvier 2025, cette étude évaluait à près de 27 % des tâches réalisées par les salariés français qui pourraient être confiées à l’IA d’ici à 2030.

Sur cette base, la Cour des comptes estime donc que le déploiement de l’IA dans les entreprises françaises, qui affectera aussi les métiers qualifiés, pourrait provoquer entre 1,2 et 1,7 million de mobilités professionnelles d’ici 2030.

Cela toucherait entre 4 % et 6 % des salariés français actuellement en poste. La Cour évalue un impact positif sur la productivité jusqu’à 3 % de taux de croissance annuel potentiel d’ici 2030. Encore faudrait-il pour cela que se réalise “une massification” de l’usage de l’IA dans les entreprises, et que celles-ci procèdent à la requalification en interne de près d’un tiers de leurs effectifs, le reste de besoins en compétences IA pouvant être assuré, selon le rapport, par des embauches pour un quart et pour un cinquième par des externalisations. 

“L’anticipation et la gestion de ces mobilités et transformations professionnelles exigent une connaissance affinée des compétences attendues”, prévient cependant la Cour des comptes. C’est un défi majeur pour notre politique éducative et pour notre politique en matière de formation continue selon la Cour.

Pierre Moscovici parle à cet égard de “mur de la formation”. Un mur qui nécessitera un changement d’échelle pour être surmonté.  Autrement dit, c’est une politique ambitieuse que doit adopter l’Etat pour préparer et adapter sa population active, à la fois ses étudiants mais aussi ses salariés. 

Jusqu’à présent, peut-on lire dans le rapport, ces enjeux de formation continue n’ont pas été couverts à leur juste mesure. “Le défi reste immense, tant pour la formation continue à l’IA à caractère généraliste que pour l’acquisition des compétences plus spécifiques que la transformation par l’IA d’un secteur donné, d’un métier ou d’une fonction, exige. Le projet de plateforme consolidant la formation continue dans le numérique (French Digital Skills Hub), porté par l’Inria, n’a pas été développé, faute de financement”, regrette la Cour des comptes.

Une transformation souhaitée de la formation continue

L’instution recommande une “transformation de la formation initiale (scolaire et supérieure) dans toutes les matières et filières, qui sont chacune diversement impactées par l’IA, aussi bien pour la préparation des jeunes aux attentes nouvelles ou à venir du marché du travail, que pour ce qui concerne l’impact de l’IA sur la pédagogie”.

Elle souhaite aussi “un effort sans précédent de formation continue et accompagnement des mutations professionnelles pour adapter les actifs aux évolutions professionnelles que provoque l’adoption de l’IA dans tous les secteurs économiques, y compris pour les « cols blancs »”.

La Cour recommande notamment de : 

  • cartographier l’évolution des compétences et du marché de l’emploi ;
  • définir et mettre un oeuvre un programme de formation initiale et continue de l’ensemble des enseignants et filières concernées, “la formation de formateurs étant une première étape indispensable” ;
  • définir une politique pour accélérer la formation continue dans les entreprises. La Cour recommande des mécanismes incitatifs et reprend l’idée d’un compte personnel de formation (CPF) consacré à l’IA (2) ;
  • définir une politique pour anticiper et accompagner les mutations professionnelles, “en prenant en charge une partie du risque supporté par les travailleurs”. 

La Cour plaide pour qu’un secrétariat général à l’IA coordonne tous ces chantiers “en partenariat étroit avec les ministères concernés”. 

Les entreprises appelées à “massifier” leur usage de l’IA

Le rapport de la Cour des comptes estime par ailleurs que l’adoption par les entreprises françaises de solutions IA fiables et adaptées est un facteur clé pour leur compétitivité internationale. Problème : jusqu’à présent selon l’institution, “la priorité que constitue le soutien à la demande des entreprises en solutions d’intelligence artificielle n’a bénéficié que de dispositifs très modestes, et l’accélération et la massification escomptées de la diffusion de l’intelligence artificielle dans l’économie n’a pas eu lieu”.

Pour réussir cette “massification” des usages de l’IA dans le tissu économique, quelques pistes sont esquissées : 

  • communiquer sur ces enjeux via tous les réseaux possibles ;
  • mettre, à disposition des entreprises, “des cas d’usage résolus, notamment les cas liés à des fonctions support” ;
  • favoriser l’acquisition de startups de l’IA par les grandes entreprises afin d’intégrer des compétences dans ces sociétés ; 
  • mettre en place des prêts bonifiés, etc. 

Si la Cour passe rapidement sur l’enjeu écologique de l’IA (forte consommatrice d’énergie et d’eau) en évoquant des technologies qui seraient davantage “frugales”, en revanche, les enjeux stratégiques de gestion des données et de leur stockage “souverain” sont plus longuement évoqués.

Ces enjeux nécessitent pour la Cour “de moderniser la doctrine de gestion des données protégées (personnelle, droits d’auteurs, etc.) en tenant mieux compte des bouleversements induits par l’IA et en créant un meilleur équilibre entre droits des usages et besoins des entreprises”.

Quid d’une bulle autour de l’IA ? 

On observera en conclusion que les travaux de la Cour reprennent des études faites par des cabinets de conseil qui plaident pour la généralisation d’une IA censée apportée de nombreux points de productivité aux entreprises, sans que ces estimations ne soient contrebalancées par des travaux plus critiques.

Or, une étude du MIT publiée en août dernier a par exemple affirmé que malgré 30 à 40 milliards de dollars investis dans l’IA générative, 95 % des organisations n’en ont tiré aucun retour financier.

Si 5 % des organisations ont tiré un bénéfice de l’IA, c’est parce qu’elles ont, selon cette étude, défini des objectifs précis et mesurables, en en adoptant des outils adaptés, notamment dans les fonctions back-office (finance, achats, support), où les gains seraient les plus importants (3).

Interrogé d’ailleurs sur la question d’une bulle financière autour de l’IA et sur les attentes peut-être démesurées en matière de productivité et de croissance, Pierre Moscovici a livré une réponse laconique : “En effet, le risque de bulle est évoqué au regard de la faiblesse des revenus liés pour l’instant à l’IA, et il y a d’ailleurs une correction en cours sur les marchés. Mais ce peut être comme pour internet : l’éclatement de la bulle internet a permis de faire le tri sans remettre en cause la technologie, c’est le marché qui décide !”

 

(1) Global AI Index : indice qui permet de comparer les Nations en fonction de leur niveau d’investissement, d’innovation et de mise en œuvre de l’intelligence artificielle.

(2) Cette idée figure dans un rapport (“Haktivate AI”) établi en octobre 2025 par 70 experts réunis sous l’égide d’OpenAI (le créateur de ChatGPT) et  Allied for Start ups, un groupe de lobbying qui se donne comme but l’aide au développement des start ups.

(3) MIT : Massachusetts Institute of Technology. Voir l’étude, en anglais, en pièce jointe.

 

Amazon veut automatiser 75 % de ses opérations

Selon des documents révélés par le New York Times dans un article paru le 21 octobre dernier, le groupe Amazon, deuxième employeur aux Etats-Unis, a le projet d’automatiser 75 % de ses opérations d’ici 2033. Cette robotisation  permettrait à l’entreprise de ne pas avoir à embaucher 600 000 personnes, ce qui en ferait un destructeur net d’emplois. Dans un premier temps, selon le quotidien américain, “l’équipe d’automatisation d’Amazon prévoit que l’entreprise pourra éviter d’embaucher plus de 160 000 personnes aux Etats-Unis d’ici 2027. Cela permettrait d’économiser environ 30 centimes par article préparé et livré aux clients”.

 

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Bernard Domergue
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Au regard des enjeux de l’IA pour la croissance économique, la Cour des comptes, tout en saluant les progrès français, plaide pour une “massification” de l’usage de l’intelligence artificielle dans les entreprises, et pour une politique d’ensemble visant à anticiper les effets des technologies sur l’évolution des emplois et des compétences. Ces changements pourraient entraîner d’ici 2030 entre 1,2 et 1,7 millions de mobilités professionnelles. “Les cinq années à venir seront décisives”, selon Pierre Moscovici, le président de la Cour.
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Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH