Du 3 au 25 octobre 2024, à la demande de l’Institut Montaigne, un club de réflexion libéral, le sondeur Toluna Harris Interactive a interrogé en ligne trois générations de jeunes pour cerner leurs aspirations et désillusions au sujet du travail : 1 066 scolaires et étudiants de 16 à 22 ans, 1 951 actifs de 19 à 22 ans, 2 948 actifs “avancés” de 25 à 30 ans, soit près de 6 000 personnes.
Les résultats conduisent l’institut Montaigne à dresser, dans un document de 166 pages, un constat plutôt nuancé sur le rapport au travail des jeunes générations.
Premier point mis en évidence : contrairement aux idées reçues, les jeunes ne rejettent pas le travail. “Lorsqu’on leur pose l’hypothèse de ne plus avoir besoin de travailler pour subvenir à leurs besoins, indiquent les auteurs (1), une écrasante majorité ne choisirait pas l’oisiveté : 38,5 % déclarent qu’ils continueraient à exercer leur métier actuel, 40 % qu’ils travailleraient toujours mais en changeant de voie, et seuls 21,5 % affirment qu’ils cesseraient toute activité professionnelle”.
En revanche, les jeunes sont en quelque sorte désillusionnés par leur entrée dans la vie active lorsqu’ils découvrent le décalage existant entre leurs aspirations et la réalité de l’emploi qui leur est proposé. C’est vrai pour les jeunes très diplômés, “notamment issus des filières littéraires ou des sciences humaines”, et c’est vrai aussi des jeunes femmes travaillant dans “les métiers éprouvants” des services à la personne, ce qui pose au passage le problème de la bonne orientation professionnelle.
C’est moins vrai pour les jeunes issus des filières professionnelles (CAP, BEP, BTS ou DUT). Ceux-là avaient sans doute une représentation du travail plus proche des réalités, suggère l’étude pour expliquer cette différence. Mais ils n’en éprouvent pas moins une forme de résignation.
Dans l’ensemble, deux-tiers des jeunes interrogés sur le bilan de leur dernier emploi ont un jugement majoritairement négatif sur leur expérience, une frustration nourrie par un salaire jugé insuffisant, un déséquilibre entre temps de travail et temps libre et un stress ressenti trop important.
Les jeunes générations se montrent déçues par les salaires proposés, mais elles déplorent surtout un travail qui ne fait pas sens à leurs yeux, et qui s’avère stressant.
La RSE n’est pas jugée prioritaire
Les jeunes seraient-ils des papillons passant d’une entreprise à l’autre sans états d’âme afin de multiplier les expériences ? Là encore, il pourrait s’agir d’une idée reçue à en croire l’enquête. Si 60 % des jeunes salariés envisagent de quitter leur emploi dans les cinq ans, 62 % préfèreraient progresser dans leur carrière via un poste stable au sein d’une même entreprise, contre seulement 38 % qui privilégient la mobilité.
Autre perception souvent véhiculée dans les débats sociétaux : les jeunes générations seraient particulièrement sensibles à la responsabilité sociale et environnementale (RSE). Or ce critère n’arrive dans l’enquête d’opinion qu’en avant-dernière position dans la hiérarchie de leurs priorités, sauf pour les étudiants des filières littéraires et sociales, “davantage enclins à la contestation” selon l’étude.
En revanche, le désir d’ascension sociale semble rester une moteur puissant : les diplômés en droit, gestion et économie, notamment, souhaitent très fortement bénéficier d’évolutions de carrière, plus que les diplômés des filières professionnelles.
De fait, comme on le voit dans le schéma ci-dessous, la hiérarchie des attentes professionnelles, surtout pour les jeunes de 25-30 ans déjà entrés dans l’entreprise [colonnes en rouge] semble assez peu surprenante.
La rémunération arrive en tête (31,6 %) et serait le principal déclencheur d’un souhait de changer d’entreprise. Viendraient ensuite l’équilibre travail/temps libre (20,5 %), les possibilités d’évolution (22,6 %), l’absence de stress (22,5 %), les rapports entre collègues (22,2 %), la reconnaissance (20,9 %), l’autonomie des horaires (19,9 %) comme de l’organisation (19,2 %), l’intérêt du travail (19 %), la sûreté de l’emploi (19,2 %), la possibilité de télétravail (17,3 %), etc.
Autre enseignement : la peur de la fatigue physique n’est guère partagée par les jeunes. On peut y voir l’effet d’une économie tertiarisée (78 % des jeunes actifs travaillent dans les services et le commerce, 19 % dans l’industrie et le BTP) mais l’on sait néanmoins que les tâches physiques pénibles sont bien présentes aussi dans ces secteurs.
Sans doute les jeunes, comme l’analysent les auteurs, sont-ils davantage davantage sensibilisés au stress et aux risques psychosociaux, une part importante d’entre eux, surtout les femmes, déclarant avoir été victimes de harcèlement moral (30 % à 36 %) et sexuel (9 % à 14%) pendant leurs études (2).
Mais l’on peut aussi déduire de ces déclarations une certaine méconnaissance par les jeunes actifs, logique en début de carrière, des effets de l’usure professionnelle.
Concernant les souhaits professionnels, “les deux tiers des jeunes actifs déclarent avoir des attentes insatisfaites ou seulement partiellement satisfaites dans l’emploi qu’ils occupent, en particulier sur la question de la rémunération, suivie par celle, plus large, de la qualité de vie au travail (stress, équilibre entre temps de travail et temps libre, télétravail, autonomie des horaires)”, résument les auteurs en notant que les plus sensibles à cet écart sont “les femmes, les diplômés des filières professionnelles courtes de service, ainsi que les diplômés en sciences humaines et sociales (SHS) et en santé”. A l’inverse, “les diplômés des filières scientifiques, ainsi que les titulaires de BTS et DUT, se montrent moins affectés par ces écarts”.
L’étude traite aussi la question du management, déjà abordée par l’Inspection générale des affaires sociales dans un rapport critiquant un mode de gestion des équipes trop vertical en France, en retard sur les autres pays européens.
Sur ce sujet, les premiers chiffres sont étonnants. Seulement 10 % des jeunes sondés disent rejeter totalement l’autorité hiérarchique, 42 % se disent enclins à suivre les instructions sans réserve, et 48 % adoptent une obéissance sous condition.
Ces différentes attitudes ne semblent pas dépendre de la profession occupée, ni de la profession du père, des éléments qui orientent souvent le rapport à l’autorité selon les auteurs.
En revanche, le jugement sur leur propre orientation scolaire et professionnelle est déterminant : 46 % des jeunes satisfaits par leur orientation répondent qu’il faut suivre les instructions au travail en toute circonstance, contre seulement 35 % chez ceux qui se disent insatisfaits de leur orientation. Joue aussi, de la même manière, le niveau de satisfaction éprouvée dans l’entreprise. Plus on éprouve un sentiment de bien-être, plus on adhère aux règles et au cadre hiérarchique.
Le management serait donc perçu plutôt positivement par les jeunes. Néanmoins, l’étude souligne la déconnexion entre les attentes des jeunes et les pratiques managériales en entreprise. Un tiers des jeunes estiment que leur entreprise ne déploie pas les efforts nécessaires pour améliorer leurs conditions de travail. Le manque de reconnaissance semble central dans cette insatisfaction, qui semble plus forte chez les jeunes travaillant dans les grandes entreprises.
Les auteurs en déduisent que les jeunes attendent “une véritable transformation du management, non pas sur le principe d’autorité lui-même, mais sur les pratiques de reconnaissance, d’écoute et d’accompagnement”. La question d’une association des salariés à la définition de l’organisation et des conditions de travail, notamment via leurs représentants, n’a pas été testée, une piste pourtant suggérée par l’Igas et qui semble de nature à répondre au besoin d’écoute et d’association qui semble s’exprimer dans cette étude.
En conclusion, les auteurs, qui préfèrent parler de “jeunesses” plutôt que d’une seule jeunesse, n’échappent pas à la tentation de vouloir dégager une typologie des attitudes des jeunes relativement au travail et à leur politique, après avoir noté que 49 % des sondés ne se reconnaît dans aucun parti politique (3).
Leur typologie, qui peut laisser dubitatif, comprend quatre catégories : les frustrés (28 %), les fatalistes (20 %), les rebelles (20 %), les satisfaits (32 %).
Les frustrés “partagent une forte insatisfaction au travail, liée à un décalage marqué entre leurs attentes et la réalité de l’emploi occupé”, mais réagissent différemment à cette frustration, les uns étant “démotivés”, les autres “contestataires”. Cette catégorie regrouperaient davantage de femmes employées dans le commerce ou l’hôtellerie-restauration, fortement exposées au harcèlement moral.
Plus souvent d’origine étrangère, ayant davantage suivi des filières professionnelles courtes dans la production, les fatalistes, bien qu’insatisfaits au travail, ont peu d’attentes vis à vis du monde professionnel.
Plutôt satisfaits de leur emploi et à l’aise financièrement, souvent cadres, les rebelles se distinguent par leur “très haut niveau de réticence à l’égard de l’autorité hiérarchique”. Les auteurs estiment que cette catégorie a un désir très fort de “quitter leur entreprise et de devenir indépendants”.
Enfin, les satisfaits sont décrits comme ayant un “rapport positif et apaisé” au travail : peu de frustrations ressenties et un sentiment de confiance à l’égard du monde professionnel. Ces jeunes seraient donc “stables”. Quoique….dans cette catégorie, une partie des jeunes (majoritairement des hommes) attacheraient davantage d’importance à travailler dans une entreprise socialement et écologiquement responsable et seraient donc prêts à changer de société pour cela.
Voilà en tout cas une étude que les DRH gagneraient à lire, mais aussi les représentants du personnel pour mieux comprendre ce qui se joue dans la jeune population salariée au niveau des attentes et des capacités d’engagement.
(1) Yann Algan (HEC), Olivier Galland (CNRS), Marc Lazar (Institut Montaigne, Sciences Po).
(2) Selon l’étude, le taux de harcèlement sexuel dans l’hôtellerie-restauration est deux fois plus élevé que dans l’industrie (12 % contre 6 %). L’industrie et le BTP apparaissent comme les secteurs les plus préservés.
(3) Parmi les 51 % de jeunes qui expriment une préférence partisane, 26 % se sentent proches d’un parti de la gauche radicale (essentiellement LFI), tandis que 33 % se situent du côté de la droite radicale (essentiellement RN). Le reste des jeunes se répartissent entre les autres partis de gauche (18 %) et ceux de centre-droit/droite (23 %).
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Le luxe, premier choix des jeunes ?
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Selon l’étude de l’institut Montaigne, les jeunes préféreraient en priorité travailler dans le secteur du luxe, devant les mondes administratif et médicosocial, deux secteurs qui attirent des jeunes soucieux d’équilibre travail-vie personnelle et du contenu du travail. Commentaire des auteurs : “Le luxe attire des profils aspirant à des standards élevés en matière de conditions de travail, que ce soit en termes de rémunération, d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, d’intérêt du contenu du travail ou encore de possibilités d’évolution”. Le secteur automobile n’arrive qu’en cinquième position, “mais d’autres secteurs industriels comme le nucléaire et les industries pétrolières sont délaissés”. L’étude relève, sans surprise, que ce sont les plus diplômés qui sont le plus enclins à envisager de travailler dans des secteurs variés (“cette ouverture pourrait s’expliquer par la nature plus généraliste de leur formation, qui leur permet d’accéder à un éventail plus large d’opportunités professionnelles”) alors que les jeunes ayant suivi des formations plus spécialisées, souvent dans les filières professionnelles, “se montrent moins polyvalents et sont donc davantage limités dans leurs choix”. Autre enseignement de l’enquête, la persistance des modèles traditionnels d’activités féminines et masculines, qui montre l’ampleur du travail à mener pour davantage d’égalité professionnelle : “Les femmes continuent de s’orienter vers des secteurs où prédominent les métiers du soin, de l’éducation et de l’accompagnement, tandis que les hommes se dirigent davantage vers des activités techniques, industrielles ou financières”. |

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH
