Le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a publié mercredi 9 avril 2025 une étude intitulée “Prévention en santé au travail. Défis et perspectives”. Ce document de 74 pages constitue un riche récapitulatif des maux modernes du travail (chaleur et dérèglement climatique, santé mentale, télétravail, intelligence artificielle (IA), management vertical et algorithmique, hyperaccélération des rythmes de travail, inégalité de genre, sous-traitance, etc.). Ainsi que les remèdes proposés ces dernières années par le Cese et les acteurs du secteur, comme l’inscription du principe d’écoute des travailleurs et travailleuses parmi les principes généraux de prévention dans le code du travail. “Car ce sont bien les travailleurs qui connaissent le mieux les risques auxquels ils s’exposent”, justifie la co-rapporteuse Cécile Gondard-Lalanne (Union syndicale Solidaires), membre de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité et de la commission travail et emploi.
“Cette étude invite surtout à relever les défis qui nous incombent”, résume le second co-rapporteur de l’étude, Jean-Christophe Repon, président de la Capeb. “Je remercie le Cese pour continuer de mettre la santé au travail au cœur de nos préoccupations et au centre du débat public”, a d’ailleurs salué la ministre chargée du travail, Astrid Panosyan-Bouvet, après avoir assuré que le ministère “partage largement les buts” des représentants de la société civile organisée.
Malgré le report de la grande conférence sur la santé au travail qui devait se tenir au printemps dans ces lieux, elle a assuré “garder le cap” pour le 5e plan santé au travail en préparation, déclarant que “la question de la santé au travail ne peut pas être une question subsidiaire codicille au contrat de travail”.
Le message du Cese est clair : il est urgent de s’engager dans la prévention. “L’étude met en évidence qu’au travail, comme dans l’ensemble de la société, la prévention est bien trop en retard, souligne la présidente de la commission travail emploi, Sophie Thiéry. On a appris à réparer, rarement à prévenir. C’est ce qui explique en partie les mauvais chiffres de la France sur la santé physique et mentale au travail”. La commission travail et emploi déplore dans son rapport une “persistance d’un haut niveau de sinistralité au travail (arrêts, accidents, maladies professionnelles, décès)” en France. “Les accidents mortels ont en commun d’être pour beaucoup évitables”, a concédé Astrid Panosyan-Bouvet.
“La santé au travail, c’est bien plus qu’une affaire d’entreprise, c’est un vrai sujet de santé publique, poursuit Sophie Thiéry, à l’attention des décideurs. Ce que nous vivons dans notre quotidien professionnel déborde largement du bureau, de l’atelier, du chantier ou du magasin”.
Avant de resituer le débat. “Disons-le clairement, ce n’est pas le travail qui rend malade mais les conditions dans lesquelles il est parfois exercé (pression constante, manque d’autonomie, isolement, manque de reconnaissance, équipements inadaptés, etc.), appuie-t-elle. Il ne s’agit pas de rendre le travail plus sympa, plus fun, mais plus sain”.
Pour se faire, une solution simple. “Agir sur les conditions concrètes de travail, voilà les vraies clés qui permettent non pas le bien-être au travail, mais de pouvoir faire bien son travail, être bien au travail”, conclut la directrice de l’engagement sociétal chez Aésio.
“L’engagement des entreprises n’est pas toujours à la hauteur de notre réglementation [et] notre système prévention primaire [connaît] très clairement des marges de progression”, a concédé la ministre chargée du travail, qui compte sur le dialogue social et les branches pour réduire la sinistralité. Elle a indiqué avoir rencontré la branche intérim pour “voir avec elle comment progresser sur la question de la prévention des accidents graves et mortels”. Une autre réunion de ce type est prévue avec la branche du BTP. L’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) et l’OPPBTP (Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics) ont d’ailleurs récemment lancé des pistes opérationnelles pour réduire la sinistralité élevée des intérimaires du BTP.
La ministre veut aussi mettre en place une “meilleure coopération interministérielle entre le ministère du travail et le ministère de la justice sur la question des accidents graves et mortels ” sur le modèle de la charte sociale des jeux olympiques et paralympiques 2024 (voir encadré).
Dans son étude, la commission travail et emploi consacre une large part à la santé mentale, qualifiée d’”enjeu majeur de la santé au travail au 21e siècle”. “Les trois causes principales de la souffrance au travail sont l’organisation du travail, les conditions de travail et le management”, résume la docteure Florence Benichoux, auditionnée par le Cese. La co-fondatrice de Better Human accuse le “management à la française, très autocratique, très directif et très descendant” – comme le souligne l’inspection générale des affaires sociales (Igas) dans un rapport récent – et la pression temporelle.
“L’évolution des conditions de travail la plus importante aujourd’hui est l’hyperaccélération, met-elle en exergue. Cette tendance à vouloir faire toujours plus et beaucoup plus vite dans un temps très concentré, en plus dans un monde VICA [volatile, incertain, complexe, ambiguë], créé une tension psychologique et une mentalisation plus importante du travail”.
Selon elle, la priorité est de “faire prendre conscience aux organisations et aux directions qu’il faut changer les choses” et réhabiliter, une fois encore, la prévention. “Sans la prévention, on remplit un puits sans fond, explique-t-elle. Si on ne traite pas les causes (conditions de travail, organisation du travail, qualité du management), on ne résoudra pas le problème”.
La ministre chargée du travail a confirmé à cet égard que le plan d’action gouvernemental relatif à la santé mentale érigée en grande cause nationale comporte un volet “travail”, dans lequel il serait question de “renforcer la prévention des risques psychosociaux, notamment des risques émergents liés au télétravail, à l’IA ou à la fatigue informationnelle”.
|
La charte sociale des JOP 2024, une “expérience intéressante”
|
|---|
|
Le Cese salue “la démarche collective de prévention santé-sécurité adoptée dans le cadre des JOP 2024”. “L’adoption d’une charte sociale signée par les partenaires sociaux est une expérience intéressante dont certains volets pourraient être généralisés”, suggère la commission. “Aucun accident mortel n’a été à déplorer et le taux d’accidents du travail moyen a été divisé par quatre par rapport au taux habituel dans le secteur du BTP”, rappelle-t-elle. Auditionnés par la commission, les deux co-présidents du comité de suivi de la charte sociale des JOP 2024, Dominique Carlac’h et Bernard Thibault, distinguent huit facteurs de réussite :
La ministre chargée du travail a déclaré vouloir “capitaliser sur ce succès” et dupliquer la méthode “bien au-delà d’Alpes françaises 2030 [prochains jeux d’hiver] et des grands projets”. Si la ministre juge le bilan des JOP 24 “bon”, Bernard Thibault a regretté auprès du Cese l’absence d’une instance pour “tirer un bilan global national de cette expérience”. |

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH