Le cancer demeure un tabou persistant dans le monde du travail. Nombre de salariés choisissent encore de taire leur maladie, redoutant d’être stigmatisés ou fragilisés dans leur parcours professionnel. Pour tenter de briser ce silence, la RATP a lancé, jeudi 22 janvier, un dispositif baptisé “Face au cancer”, destiné à mieux accompagner les agents touchés par la maladie.
Le groupe, qui emploie près de 73 500 personnes, ne communique pas de chiffres précis sur le nombre de salariés concernés. Mais il n’échappe pas aux réalités nationales : en France, près de 40 % des personnes diagnostiquées d’un cancer sont en activité au moment de l’annonce. “Quand le diagnostic tombe, c’est un choc, un basculement brutal qui bouleverse tout”, rappelle Jean Agulhon, le DRH du groupe. Le combat quotidien qui s’ouvre se joue aussi au travail. Il est donc essentiel que l’entreprise soit en capacité d’accompagner ces salariés”.
Fruit d’un an de travail, le programme a été élaboré par un collectif réunissant salariés malades ou anciens malades, managers et professionnels des ressources humaines. Une initiative “née presque spontanément”, selon la direction, et qui vient compléter le congé spécial d’ordre médical (CSOM), instauré par un accord du 12 juillet 2024. Ce congé permet aux agents souhaitant poursuivre leur activité malgré la maladie d’aménager leur temps de travail grâce à des autorisations d’absence sans solde.
Le dispositif repose sur trois axes. Le premier consiste en la création d’une cellule interdisciplinaire réunissant médecins du travail, équipes administratives et managers. L’objectif : proposer un accompagnement “systémique”, loin des approches fragmentées habituelles. “La dimension administrative et RH est essentielle, insiste Jean Agulhon. Ce sont ces équipes qui peuvent mobiliser les assistantes sociales, aider dans les démarches, ou activer les ressources prévues par la mutuelle. Elles renforcent la capacité du salarié à interagir avec son environnement”.
Le deuxième volet mise sur la “pair-aidance”. La RATP souhaite constituer un réseau de salariés ayant traversé un cancer et prêts à soutenir bénévolement leurs collègues. Une manière de rompre l’isolement et de proposer une écoute fondée sur l’expérience vécue. “C’est un choix fort qui vise à casser la verticalité traditionnelle vis-à-vis des institutions de soin, de l’employeur en jouant la carte du collectif, dans la lignée des initiatives développées pour encourager l’autonomie des collaborateurs et le dialogue professionnel”, souligne le DRH.
Un appel à volontaires est lancé. Les candidats suivront un entretien d’évaluation psychologique, puis une formation de deux jours. La RATP espère constituer un premier groupe de 20 à 30 pairs-aidants, organisés en binômes avec les salariés demandeurs.
Le troisième axe s’appuie sur un partenariat avec la chaire “Compétences et vulnérabilités” de l’université Paris-V, dirigée par la professeure Catherine Tourette-Turgis, figure de la lutte contre le sida et spécialiste du rétablissement post-cancer. Ses travaux ont identifié 57 compétences développées au cours d’un parcours oncologique : gestion des priorités, de l’incertitude, régulation du stress, maîtrise de l’énergie, entre autres.
“Ce sont de véritables compétences humaines et professionnelles, transférables dans le monde du travail”, insiste Jean Agulhon. L’enjeu est désormais de les rendre visibles, reconnues et mobilisables dans les parcours professionnels. “Plus elles seront identifiées et publicisées, plus elles auront de chances d’être valorisées”.
La RATP a également signé la charte “Cancer et emploi” de l’Institut national du cancer, qui engage les organisations à améliorer l’accueil et le maintien dans l’emploi des personnes malades. Le coût du dispositif n’a pas été communiqué.
Avec “Face au cancer”, l’entreprise publique entend ainsi s’inscrire dans une dynamique plus large de reconnaissance de la vulnérabilité au travail, un sujet encore largement sous-estimé dans les organisations françaises.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH