Dans une étude publiée le 13 février 2025, Romain Bendavid, expert associé à la Fondation Jean Jaurès, s’interroge sur les mutations récentes de notre rapport au travail (*). La crise sanitaire a en effet marqué un tournant important dans le monde du travail provoquant des mutations rapides comme en témoigne l’essor du télétravail. Reste à savoir si ces mutations sont pérennes et comment les entreprises peuvent continuer à répondre aux nouvelles aspirations des salariés.
La crise sanitaire et ses confinements ont développé des aspirations individuelles liées au changement, d’une part, et à une recherche plus grande d’épanouissement, d’autre part. “Si la conjoncture actuelle plus morose est susceptible d’atténuer l’aspiration au changement, plusieurs indicateurs montrent qu’elle demeure largement présente à l’esprit, notamment chez les cadres. Une majorité d’entre eux (53 %) déclare ainsi être ouverte aux opportunités quand seulement 35 % souhaitent rester dans leur entreprise actuelle”, constate ainsi la Fondation Jean Jaurès. “Les décisionnaires RH dressent un constat similaire. A leurs yeux, les enjeux qui comptent le plus dans l’épanouissement au travail de l’ensemble des salariés ne sont pas directement liés à l’exercice de compétences au quotidien”. Ce qui prédomine ? L’équilibre entre vie privée et vie professionnelle et la qualité des relations humaines.
Toutefois, augure l’auteur, “la conjoncture économique actuelle qui se dessine, sur fond de baisse du pouvoir d’achat et d’emplois menacés, s’avère peu propice à la poursuite d’une introspection sereine sur le champ des possibles en matière d’orientation à donner à sa carrière professionnelle. Il est ainsi possible que le salaire creuse de nouveau l’écart avec d’autres préoccupations parmi les priorités des salariés”.
Reste que des habitudes prises pendant la crise sanitaire résistent, comme en atteste la demande de télétravail de la part des salariés et candidats. “On se souvient que son adoption s’est subitement accélérée pendant les premiers confinements, principalement chez les cadres. Il s’est même très vite posé la question de l’intérêt d’un full remote (télétravail à temps plein) consistant à adopter le travail à distance tous les jours de la semaine”, rappelle Romain Bendavid. Depuis, une grande partie des entreprises ont fait le choix du travail hybride, permettant de concilier télétravail et présence sur site.
Récemment, des entreprises ont tenté de faire machine arrière et ont demandé à leurs salariés de revenir davantage en présentiel. “Les rétropédalages proviennent surtout d’entreprises qui s’étaient montrées les plus audacieuses en accordant une majorité de jours en télétravail”, constate l’étude.
Les risques d’un retour en arrière ne sont pas anodins : impact réputationnel négatif, réorganisation des espaces de travail (beaucoup d’entreprises ayant réduit les surfaces de leurs bureaux pour passer en flex office), perte du gain de temps en transport et économies d’essence, impact négatif sur la qualité de vie et les conditions de travail (QVCT) des salariés (alors que 70 % des salariés affirment que le niveau de pénibilité du trajet domicile-travail pèse dans le choix de postuler ou de rester dans une entreprise). Selon La Fondation Jaurès, la possibilité de faire du télétravail reste donc “un déterminant essentiel de la marque employeur. 79 % des salariés de bureau franciliens estimaient en 2023 qu’elle représente un critère de choix pour leur prochain poste, en progression de 13 points par rapport à 2020”.
La crise sanitaire a également renforcé le besoin de sens de la part des salariés. Cela peut passer par le positionnement des entreprises sur des sujets sociétaux ou politiques à dominante économique. “L’entreprise apparaît dès lors comme l’une des dernières structures capables de mobiliser des individus autour de projets collectifs au sein d’une société très individualisée et en manque de sens. Elle semble en cela se rapprocher de la signification première du terme « corporate », à savoir la « présence de l’entreprise dans l’individu, le sentiment d’appartenir à un collectif qui fait sens »”, analyse l’étude.
Les salariés souhaitent que leur entreprise adhèrent à des valeurs extérieures à l’entreprise via des “actions concrètes” et ne se limitent pas à “des opérations marketing uniquement destinées à améliorer [leur] image (comme le greenwashing)”. “Cette inscription dans la durée peut, par exemple, consister pour les employeurs à encourager les collaborateurs à suivre des formations dans d’autres domaines que leur travail au quotidien, tout en étant compatibles avec l’activité de l’entreprise. Elle peut également se caractériser par un octroi de temps spécifique afin de leur permettre de travailler sur des missions transversales”.
La crise sanitaire a ainsi marqué durablement de son empreinte la relation de travail dont les entreprises peuvent tirer profit si elles répondent aux aspirations profondes des salariés. Le lien peut être renforcé, non forcément pas un retour sur site, mais par le partage d’actions et une confiance renouvelée entre l’entreprise et ses collaborateurs.
(*) “Rapport au travail : vers une contre-révolution ? Les tensions entre poursuite des tranformations post-Covid et retour à l’ancien modèle”, Romain Bendavid, Fondation Jean Jaurès, février 2025.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH