Comment maintenir les actifs en bonne santé au travail ? Déjà actuel, ce défi va gagner en intensité ces prochaines années avec le vieillissement programmé de la population active. Aussi l’initiative de l’INRS de faire un travail prospectif afin d’inciter tous les acteurs (politiques, partenaires sociaux, entreprises) à se mobiliser sur cet enjeu social et économique très fort est-elle particulièrement bienvenue. Certaines entreprises tentent déjà d’élaborer une meilleure prévention, c’était d’ailleurs le sujet d’une table ronde lors du colloque organisé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) à Paris lundi 11 mai (1).
A la Poste, qui emploie 220 000 collaborateurs dans des métiers très divers et en plein changement du fait de la baisse du trafic courrier et de l’explosion de l’activité colis, ce vieillissement a déjà des effets, expose Karim Elouattassi, directeur qualité de vie et conditions de travail : “Nous constatons une augmentation de l’absentéisme due à l’âge. Les salariés expérimentés ont moins d’accidents, mais ceux-ci sont plus graves”.
Aux risques professionnels physiques des métiers très sollicitants s’ajoute la croissance des risques psychosociaux des salariés en contact avec le public, “avec une montée très forte des incivilités, et des effets sur la charge mentale et la gestion des émotions”.
Dans le groupe, les reconversions ne sont pas si simples à prévoir, ajoute le directeur HSE, car les métiers administratifs offrant autrefois des postes plus “doux” à des agents ayant des inaptitudes ont tendance à disparaître avec la digitalisation des activités et des process. Et il demeure aussi des difficultés matérielles. Par exemple, alors même qu’il existe aujourd’hui une majorité de factrices à la Poste, “les véhicules professionnels comme le Kangoo sont plus adaptés aux hommes qu’aux femmes, il demeure un décalage d’environnement de travail”.
Comment basculer dans une meilleure prévention et préparer l’entreprise et ses personnels à mieux vieillir au travail ? Pour Karim Elouattassi, cela demande un véritable “changement culturel” afin “de faire évoluer les mentalités”. Cela passe par des changements d’organisation, par exemple avec des tournées alternant parcours à pied et déplacement en voiture, ou des positions debout-assise pour le tri non automatisé de certains courriers. L’entreprise regarde également du côté des exosquelettes, mais avec prudence. Et l’expérimentation de tournées conçues spécialement pour les seniors a été abandonnée : “Cela rigidifiait trop l’organisation. Et basculer les tâches les plus exigeantes sur les plus jeunes nous préparerait des demains très difficiles”.
De toute façon, ajoute le directeur, les mesures d’amélioration doivent concerner tout le monde : “Les seniors, c’est une population sentinelle qui nous prévient avant les autres de certaines situations difficiles. Mais si on ne vise que les seniors, on se trompe. Plus on rendra les postes de travail moins difficiles, plus on favorisera le maintien en emploi. Il faut donc commencer dès maintenant à améliorer les conditions de travail des jeunes”. Des jeunes qui parfois, nous disait un professionnel dans l’assistance, connaissent très tôt des problèmes physiques que leurs aînés n’avaient pas, un phénomène peut-être lié à l’intensification du travail mais aussi au changement de mode de vie d’une génération à l’autre, la sédentarité gagnant du terrain et rendant les corps plus fragiles…
L’idéal, estime Karim Elouattassi, serait d’entamer des mobilités plus tôt dans la carrière, afin d’éviter aux salariés de s’user sur le même poste. “De plus, cette diversité rendrait les gens plus employables, mais nous avons quand même du mal à inscrire les RH dans cette perspective”, a confié le directeur qualité de vie et conditions de travail. En revanche, les mesures pour les fins de carrière sont déjà bien présentes à la Poste, type complément de salaire pour temps partiels dès 59 ans avant la bascule en retraite progressive.
Chez Naval Group, qui fabrique des sous-marins à Cherbourg, la pénibilité fait partie du quotidien des ouvriers, dans une région, la Normandie, où 20 % à 30 % des gens n’ont pas de médecin hormis leur médecin du travail. Marie-Hélène Gaultier, médecin du travail dans l’entreprise après avoir été généraliste et exercé dans un service de santé interentreprises, met donc son expérience à leur service. “Nous avons mis en place des dispositifs de prévention de la désinsertion professionnelle. Si nous ne passions pas par ces process, on ne pourrait pas maintenir au travail nos salariés”, explique le médecin.
Des réunions associant médecins, infirmières et responsables RH permettent de traiter des problèmes individuels et de plancher sur les actions collectives à mettre en place. “Nous faisons les visites de mi-carrière, mais elles arrivent tardivement, ce ne sont pas ces visites qui permettent de prévenir le vieillissement au travail”, ajoute Marie-Hélène Gaultier. Les problèmes touchent aussi bien la santé physique que mentale. “Des personnels vieillissants peuvent ressentir une lassitude et la nostalgie d’une organisation du travail qu’ils ont connue”, décrit-elle en classant ce phénomène parmi les risques psychosociaux.
L’entreprise emploie de nombreux soudeurs, qui travaillent dans des positions inconfortables, dans un univers confiné où le port d’exosquelettes augmenterait les risques.
“Dans l’entreprise, on avait l’habitude de dire que les soudeurs, on les sortait vivants mais par les pieds, rapporte le médecin. Aujourd’hui, les jeunes soudeurs ne veulent pas travailler en risquant leur santé. Dès qu’un salarié a des douleurs, et nous voyons des jeunes de 30 ans souffrant déjà de tendinites, nous pouvons l’accompagner sur son poste : nous avons un kiné qui peut intervenir auprès des équipes de production et qui peut par exemple faire le bilan fonctionnel d’une épaule, et proposer des aménagements. Nous avons aussi une préventrice ergonome dans le service santé. Nous réfléchissons à des parcours professionnels plus adaptés, avec des reconversions possibles par exemple dans la formation, les soudeurs ayant d’énormes connaissances, ou dans d’autres métiers”.
Chez Naval Group, un nouvel accord sur la pénibilité devrait bientôt être signé. “Nous y avons été associés. Nous avons pu déterminer les 32 emplois les plus pénibles, via leur cotation ergonomique. Et envisagé des actions de prévention dès le début de la vie professionnelle”.
On voit, à la lumière de ces témoignages, la gageure que représente l’anticipation du vieillissement au travail et de ses effets. C’est pourtant l’exercice réalisé par l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité), qui a publié son travail en avril 2025 sur son site.
“On ne peut pas prévoir ce que sera le futur mais on a l’obligation de s’y préparer” : voilà comment Marc Malenfer présente l’enjeu et l’intérêt de l’exercice de prospective auquel il s’est livré avec Jennifer Clerté. Les deux experts de l’INRS ont restitué lors du colloque du Cnam sur le vieillissement au travail les grandes lignes des évolutions démographiques à l’horizon 2050 et les conséquences sur la santé au travail.
Ces travaux prennent en compte le futur déclin de la population en France. Selon l’Insee, la population active devrait en effet atteindre son pic dès 2036 (31,2 millions d’actifs) pour décliner ensuite. C’est un énorme changement pour notre pays : la France a vu sa population active augmenter ces 20 dernières années du fait notamment de la hausse du taux d’emploi des jeunes tiré par l’apprentissage et de la hausse du taux d’emploi des seniors. Sur la base de différentes hypothèses parfois tributaires de choix politiques (taux d’emploi des seniors, automatisation accrue, recours à l’immigration), les prospectivistes ont bâti deux scénarios.
La première anticipation est résolument positive du point de vue de l’emploi. En 2050, la France a réussi à maintenir et même à faire progresser le taux d’emploi de ses seniors (70 % des 60-64 ans en emploi), grâce à des mesures de prévention favorisant la santé des travailleurs expérimentés et donc leur maintien en emploi, mais aussi en relevant à 66 ans puis 67 ans l’âge de départ à la retraite. “Malgré tout, des secteurs seraient en pénurie de main-d’oeuvre, et l’on peut imaginer y pallier soit par une main-d’oeuvre plus jeune, en accroissant le taux d’emploi des jeunes de 15 à 24 ans, soit par le recours à l’immigration, soit par davantage d’automatisation”, a exposé Marc Malenfer. Plaide pour ce scénario l’augmentation du taux d’emploi des seniors français, qui a déjà doublé depuis 2010 même s’il reste inférieur de cinq points à la moyenne de l’Union européenne.
Le deuxième scénario est plus sombre : la France réussit tout juste à maintenir le taux d’emploi de ses travailleurs âgés, voire ne peut pas enrayer sa baisse. En cause : l’augmentation de la part de la population active touchée par des maladies chroniques, des troubles musculo-squelettiques, des RPS, etc. Cela entraîne des temps partiels, des invalidités et des licenciements. Cette désinsertion professionnelle touche de nombreux actifs et contribue à la désorganisation des entreprises. “Le réflexe pourrait alors consister à réorienter la charge de travail sur les jeunes et les immigrés, mais cela pose alors la question de l’usure prématurée des jeunes”, poursuit l’expert de l’INRS. Plaide pour ce scénario la croissance, observée entre 2008 et 2022, de 72 % des affections de longue durée, comme la hausse récente du nombre d’arrêts maladie.
L’INRS a ensuite fait l’exercice d’appliquer ses deux scénarios à différents secteurs d’activité (BTP, informatique, agroalimentaire, transports de personnes, etc.). Lors du colloque, les deux experts ont présenté le focus sur les soins et l’aide à la personne. Le résultat est édifiant.
Dans ce secteur où 60 % des travailleurs sont concernés par la pénibilité, le scénario 1 déroule les effets d’une mobilisation générale, prise sous la pression démocratique, pour investir massivement dans les établissements de soin (robotique pour le transport du linge et des médicaments, etc.) et pour rendre ces métiers attractifs.
“Des mesures sont prises visant à favoriser les reconversions des seniors, les allègements ou suppressions de port de charges, avec une robotisation accrue et un soutien logistique. Le secteur pourrait opter pour la semaine de 32 heures afin d’attirer les jeunes”, explique Jennifer Clerté. La filière devient même une voie de reconversion pour les travailleurs de secteurs d’activités dans lesquels la décarbonation entraîne des destructions d’emploi. Au total, l’effectif des métiers du grand âge a pu passer de 830 000 en 2019 à 1,2 million d’équivalents temps plein en 2050.
A l’inverse, le scénario 2 prolonge l’état de dégradation actuelle : la France n’arrive pas à faire face à l’ampleur des besoins d’accueil des personnes âgées.
“La crise du secteur persiste. Les accidents se multiplient, on assiste à une polarisation entre les établissements onéreux et mieux dotés et les autres. Le maintien en emploi des seniors échoue du fait de la difficulté accrue des tâches, de l’intensification du travail et de l’épuisement professionnel, les patients étant de plus en plus difficiles à prendre en charge. Les familles doivent prendre le relais et le nombre d’aidants explose, ce qui a des conséquences sur tous les autres secteurs. Le secteur tente de mobiliser les jeunes mais c’est difficile. Et les initiatives type logement intergénérationnel restent marginales. Reste la possibilité de faire appel à l’immigration”, poursuit l’experte.
Quels enseignements tirer de ces projections ? Dans le secteur des soins à la personne, l’INRS recommande plusieurs pistes (davantage de prévention, recours à la main-d’oeuvre masculine, forte revalorisation des métiers et augmentation des effectifs, davantage d’autonomie laissée aux équipes, tutorat, recours bien pensé à l’automatisation, etc.).
Mais de façon globale, la réponse la plus évidente est aussi la plus urgente : il faut agir dès maintenant pour mieux prévenir l’usure professionnelle. Comment ? En respectant le premier principe de prévention (adapter le travail à l’homme et non l’inverse), en luttant contre les discriminations, en gérant mieux les parcours après un arrêt de travail ou une inaptitude, en protégeant plus efficacement les travailleurs vieillissants, en imaginant des solutions innovantes, tout en assurant la transmission des savoirs sur la culture de prévention des risques dans les entreprises.
Car le maintien en emploi est intrinsèquement lié à l’état de santé : “Un jeune âgé de 25 ans aujourd’hui sera un senior en 2050. Si on veut le maintenir en emploi, il aura fallu mener dès le début de sa carrière une politique de prévention efficace (..) Nous avons actuellement des embryons d’actions avec les comptes personnels d’activité et de prévention. Mais si on veut véritablement avancer sur la gestion des parcours tout au long de la vie, il faut changer de braquet, et c’est à la main des acteurs politiques. Pour l’instant, nous n’y sommes pas du tout”, résume Marc Malenfer. Difficile de lui donner tort quand on voit la faiblesse des crédits du Fipu (fonds d’investissement dans la prévention de l’usure professionnelle) mobilisés jusqu’à présent par les branches et les entreprises.
Certes, les branches et les entreprises peuvent agir seules. Mais cet enjeu collectif, sur le long terme, de prévention des risques et de maintien en emploi des seniors nécessite une appropriation par les entreprises souvent focalisées sur le court terme.
Quelle peut être l’influence de ce travail prospectif de l’INRS ? Réponse de Marc Malenfer : le rapport a été envoyé à Jean-Denis Combrexelle, le garant de la conférence travail emploi retraites, et donc il peut inspirer les décideurs politiques. “Nos travaux offrent aussi des pistes pour la recherche, que ce soit sur la soutenabilité des différentes formes d’organisation du travail, l’évaluation de la qualité des fins de carrière, l’usure mentale et le maintien de l’employabilité (..) Nous les avons aussi présentés aux partenaires sociaux qui peuvent s’en saisir, notamment les branches”.
Le secteur de la prévention peut aussi y trouver matière à actions : le rapport plaide en effet pour de nouvelles compétences en matière de prévention de l’usure professionnelle, pour une gestion coordonnée du retour au travail, et pour de “nouveaux outils de traçabilité permettant de suivre les travailleurs tout au long de leur parcours”.
(1) Colloque organisé par le Creapt (Centre d’études de l’emploi et du travail) du Cnam.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH