En l’absence de réponse de Sébastien Lecornu, l’intersyndicale appelle à une mobilisation le 2 octobre


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Ils sont arrivés ensemble, à pied et sous les parapluies ce mercredi matin rue de Varenne, à l’Hôtel de Matignon, afin de rencontrer Sébastien Lecornu. L’ambiance semblait, à ce moment-là, détendue. Trois heures plus tard, le ton a changé : malgré leur avertissement d’une nouvelle journée de grèves et de manifestations si le Premier ministre ne répondait pas à leurs revendications, Sébastien Lecornu n’a rien lâché ou presque. Seules certitudes : l’année blanche sur les prestations sociales et un projet de taxation des hauts revenus sont encore d’actualité, sans autre précision.

L’assurance chômage toujours dans le flou

Sébastien Lecornu ayant laissé entendre aux syndicats lors des rendez-vous bilatéraux qu’il ne comptait pas reprendre le projet de réforme de François Bayrou sur l’assurance chômage, les leaders syndicaux auraient au moins pu s’attendre à une affirmation claire sur ce sujet. Il n’en fut rien. A la sortie de la réunion, Marylise Léon (CFDT) a déploré : “Nous voulions notamment la copie de départ des budgets, du PLF et PLFSS que nous n’avons pas obtenue. Donc pour l’intersyndicale, c’est une occasion manquée”.

L’abandon de la lettre de cadrage de son prédécesseur semble toujours dans les tuyaux, mais le Premier ministre s’est abstenu de le confirmer explicitement. Selon Sophie Binet (CGT), “nous lui avons demandé s’il renonçait à la réforme de l’assurance chômage (…), on a compris que peut-être ça serait enterré mais rien de précis”. Une nouvelle lettre de cadrage pourrait cependant voir le jour. Selon Patricia Drevon (FO), “On veut bien lui laisser le bénéfice du doute sur le changement de méthode quand il nous dit que les lettres de cadrage ne seront plus de la même nature et qu’elles seront discutées, mais on verra”.

Le Premier ministre aurait par ailleurs indiqué qu’ il n’exclut pas faire adopter le budget au 49.3, c’est-à-dire en suivant une procédure sans vote des députés devant l’Assemblée nationale, comme la réforme des retraites en 2023.

Retraites : une reprise des points d’accord du conclave ?

Une autre revendication consistait dans l’abandon du recul de l’âge de départ en retraite à 64 ans. Sur ce point non plus, pas de réponse positive. “Il s’est contenté de dire qu’il continuait à examiner les conclusions du conclave, à savoir quelques mesures sur pénibilité et sur égalité femmes-hommes”, s’est agacée Sophie Binet (CGT).

Les organisations syndicales ont répondu que ces mesures ne suffisent pas et qu’elles réclament l’abandon des 64 ans. Sébastien Lecornu aurait pu geler la montée en puissance de la hausse de l’âge légal de départ en stoppant la réforme à 63 ans. L’hypothèse aurait peut-être suffi à satisfaire la CFDT et à obtenir du Parti socialiste une absence de censure au Parlement.

Sébastien Lecornu s’est limité aux points d’accord issus du conclave : un nouveau mode de calcul du salaire annuel moyen des femmes, à savoir non sur 25 ans mais 23 années pour les femmes ayant eu deux enfants, et aux 24 pour les femmes ayant eu un enfant. La concertation avait également abouti à quelques mesures sur la pénibilité : une cartographie des métiers pénibles afin d’améliorer la prévention et la réintégration dans le compte pénibilité des trois critères ergonomiques supprimés en 2017 (port de charges lourdes, vibrations, postures pénibles). Egalement abordée au conclave, la réduction de 67 ans à 66,5 ans de l’âge d’annulation de la décote.

Cette reprise du conclave ne satisfait pas non plus Force Ouvrière qui avait refusé d’y participer. “Nous ressortir le conclave et ses conclusions avortées comme une solution pour nous, c’est hors de question”, a tranché Patricia Drevon.

La secrétaire confédérale de FO ajoute que Sébastien Lecornu a expliqué ne pas avoir la maîtrise du budget, qui serait l’objet de nombreux compromis à l’Assemblée nationale. Le Premier ministre aurait ainsi expliqué son absence de réponses sur le fond des revendications. Il aurait même mis en avant sa position fragile, comparée à d’autres Premiers ministres, comme Edouard Philippe, appuyé par une forte majorité présidentielle à l’Assemblée nationale en mai 2017.

La présence des ministres démissionnaires déplaît

Un véritable irritant s’est de plus installé pendant la réunion : la présence et même les interventions de trois ministres démissionnaires : Catherine Vautrin (travail, santé, solidarités), Astrid Panosyan-Bouvet (travail et emploi) et Laurent Marchangeli (action publique, fonction publique, simplification).

“Nous avons été frappés par la présence de trois ministres démissionnaires, on ne savait plus dans quel espace-temps on était, encore en juillet ou en septembre après la démission du gouvernement, c’était assez lunaire”, s’est étonnée Sophie Binet. En effet, les ministres démissionnaires doivent se limiter à la gestion des affaires courantes et ne plus donner d’impulsion politique. Il s’agit donc uniquement d’assurer le fonctionnement minimal de l’Etat, les affaires ordinaires, en un mot, l’activité quotidienne de l’administration.

Sébastien Lecornu demande des contributions syndicales

En fin de journée, le Premier ministre a diffusé un communiqué dans lequel il assure avoir témoigné aux partenaires sociaux “de sa confiance dans la démocratie sociale et le paritarisme”. Sébastien Lecornu aurait par ailleurs “bien pris conscience des inquiétudes et des angoisses des travailleurs dans le pays, auxquelles il faudra apporter des réponses justes”. Il les appelle enfin à lui fournir des “contributions” sur cinq thèmes :

  • le financement de la protection sociale ;
  • la réindustrialisation et la souveraineté économique ;
  • les conditions de travail et la qualité de vie au travail ;
  • le renforcement du paritarisme ;
  • la modernisation du marché du travail.

On retrouve donc certains thèmes de négociation lancés en son temps par François Bayrou (conditions de travail, modernisation du marché du travail), alors que l’agenda autonome des partenaires sociaux prévoit déjà le financement de la protection sociale et que le paritarisme a déjà fait l’objet d’un accord en 2022… Le Premier ministre aimerait, de plus, les recevoir une nouvelle fois. Pas sûr que les syndicats acceptent un troisième passage à Matignon alors qu’ils attendaient des réponses à leurs revendications et que la réunion d’hier les a laissés dans le flou. 

Vers une mobilisation le 2 octobre

“Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Il y a eu une forte mobilisation de 18. Là, maintenant, il faut encore l’amplifier le 2 octobre pour enfin obtenir la prise en charge des exigences sociales”, a martelé Sophie Binet en fin de réunion. Les bases sont prêtes à ressortir dans la rue jusque dans les rangs de l’Unsa : “Le 2 octobre doit être utilisé pour que la balance penche du bon côté, du côté du social, car la colère reste forte”, confie son président, Laurent Escure.

Chez Solidaires, où toutes les unions sans exception avaient appelé au 18 septembre, Murielle Guilbert affirme que le Premier ministre “méconnaît la colère sociale qui s’est exprimée le 10 et le 18”. Face à ce qu’elle considère comme “un manque de responsabilité”, la co-déléguée “appelle à faire grève massivement”.

Enfin, le communiqué intersyndical est tombé dans la soirée : “Le monde du travail a assez souffert et c’est pourquoi l’ensemble des organisations syndicales appelle à amplifier la mobilisation lors d’une nouvelle journée d’action et de grève interprofessionnelle le jeudi 2 octobre prochain pour exiger labandon de l’ensemble du projet de budget, la justice fiscale, la conditionnalité sociale et environnementale des 211 milliards d’euros d’aides publiques, des moyens budgétaires à la hauteur pour les services publics, l’abandon du recul de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans et des investissements dans une transition écologique juste et la réindustrialisation”.

Les huit organisations promettent que “les travailleuses et travailleurs et leurs syndicats maintiendront la pression” et ont déjà convenu de se revoir “très rapidement”.

 

Patrick Martin (Medef) : “Un débat politique éloigné des réalités économiques”

Le patronat a également été reçu à Matignon hier après-midi, et ne semble pas avoir obtenu plus de réponses. Après avoir menacé Sébastien Lecornu d’un “énorme meeting” patronal qui se tiendra le 13 octobre, Patrick Martin s’est exprimé en ces termes à la sortie de son rendez-vous : “J’ai beaucoup insisté sur le fait qu’on est assez interloqué d’un débat politique chaque jour un peu plus éloigné des réalités économiques. J’ai donc redit au Premier ministre, qui en est pleinement conscient, que la dégradation conjoncturelle ne peut être absente des débats et décisions. Je suis très inquiet car on ne parle plus d’emploi, on ne parle plus de croissance, on ne parle plus de compétitivité, on ne parle plus de compétition internationale, on ne parle plus d’investissement. Le débat est parti dans des sphères (…) fiscalo-fiscales [allusion à la polémique relative à la taxe Zucman sur les plus hauts revenus]”.

Tout en reconnaissant les “qualités d’écoute” de Sébastien Lecornu, Patrick Martin a rappelé l’agenda autonome des partenaires sociaux et les futures négociations interprofessionnelles sur le financement de la protection sociale et le modèle productif, des débats qu’il a qualifiés d'”importants y compris au regard des grands enjeux du PLF et du PLFSS”. 

Le patron de la CPME, Amir Reza-Tofighi, s’est félicité d’un “échange constructif savoir ce qui était vrai et ce qui était faux”. Sébastien Lecornu aurait dit aux patrons la même chose qu’aux syndicats le matin : “Ne vous adressez pas à moi comme vous adressiez à Edouard Philippe qui avait une majorité pléthorique”.

Michel Picon (U2P) a salué les propos du Premier ministre qui lui aurait assuré que “la politique de l’offre qui a été menée toutes ces années n’est pas à passer par-dessus bord, car elle a permis de rompre avec une période de chômage intense”. Il a également précisé que son organisation ne s’associerait pas au meeting du 13 octobre.

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Marie-Aude Grimont
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Un rendez-vous “lunaire”, une “occasion manquée”… Les responsables syndicaux sont ressortis de la réunion multilatérale avec le Premier ministre, Sébastien Lecornu, sans aucune réponse sur le contenu du budget. Conformément à leur “ultimatum” du 19 septembre, ils appellent les Français à se mobiliser de nouveau jeudi prochain.
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Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH