Les cours de yoga en entreprise et les corbeilles de fruits dans les bureaux ne constituent plus une réponse adaptée à la crise du bien-être au travail. C’est le constat sans appel dressé par Jean-Christophe Villette, psychologue et directeur associé du cabinet de conseil Ekilibre, qui a présenté hier les résultats d’un baromètre inédit sur les conditions de travail, réalisé en partenariat avec l’institut Opinionway.
“Il faut en finir avec la prévention cosmétique”, martèle le spécialiste des risques psychosociaux. “Deux séances de relaxation ne suffiront jamais à réparer une organisation qui épuise”. L’enquête, menée auprès de 1 025 salariés, révèle en effet que les attentes du monde du travail dépassent largement ces gestes symboliques pour toucher aux fondements même de l’organisation du travail.
Les chiffres sont édifiants : près de huit salariés sur dix déclarent éprouver une fatigue professionnelle, dont 40 % à un niveau élevé ou très élevé. Cette lassitude chronique s’accompagne d’un stress quotidien pour 66 % des répondants, souvent dépourvus de mécanismes de régulation efficaces.
Les conséquences sur la santé ne tardent pas à se manifester. Un salarié sur cinq affirme avoir été en arrêt maladie au cours des six derniers mois pour une cause directement liée à son activité professionnelle : burn-out, troubles musculo-squelettiques ou affections psychiques.
A cette souffrance s’ajoute une “banalisation des violences au travail”, selon les termes de Jean-Christophe Villette. Un quart des personnes interrogées rapportent avoir été exposées à des comportements dégradants, qu’il s’agisse de harcèlement moral, de pressions hiérarchiques ou d’agressions de la part de la clientèle.
L’originalité de cette étude réside dans sa méthodologie rigoureuse, qui s’appuie sur les indicateurs développés par l’INRS et les travaux du sociologue Michel Gollac. Cette approche permet d’établir une cartographie précise des facteurs de risques psychosociaux.
Le rythme de travail effréné arrive en tête des sources de stress chronique, suivi de près par les changements imprévus de tâches, symptômes d’une organisation défaillante. “Il peut s’agir d’un déséquilibre structurel ou d’un changement organisationnel insuffisamment accompagné, créant une période d’incertitude entre l’ancien et le nouveau poste”, explique le psychologue.
Autres facteurs préoccupants : l’obligation de “faire bonne figure” pèse sur 47 % des salariés, contraints de dissimuler leurs émotions réelles. Le sentiment d’inutilité frappe également : 22 % des répondants estiment “souvent” accomplir un travail dépourvu de sens, 12 % “toujours”.
Face à ces constats alarmants, la mobilisation des entreprises apparaît largement insuffisante. Plus de la moitié des salariés (55 %) considèrent que leur employeur n’agit pas concrètement pour préserver leur santé mentale. Seuls 23 % ont bénéficié d’une formation aux risques psychosociaux ces trois dernières années, et un tiers seulement identifient l’existence d’un dispositif de signalement accessible.
La défiance à l’égard de la hiérarchie est palpable : seuls 11 % des salariés font confiance aux ressources humaines pour traiter ces questions, et 33 % à leur manager direct. Dans ces conditions, 72 % se tournent vers leurs collègues pour évoquer leur mal-être professionnel.
“Les salariés souhaitent que l’on parle véritablement de santé mentale au travail, c’est-à-dire de gouvernance, de justice organisationnelle et des conditions concrètes nécessaires à un travail de qualité”, résume Jean-Christophe Villette. Une transformation qui suppose de dépasser l’approche individuelle pour s’attaquer aux dysfonctionnements systémiques des organisations.

Cet article provient du site Editions Législatives - ActuEL RH